À Manono, dans la province du Tanganyika, le sol cache un trésor capable de propulser la République Démocratique du Congo au sommet de la hiérarchie mondiale de l’énergie verte. Mais derrière l’éclat du lithium, se joue une partie d’échecs brutale entre les puissances occidentales et les géants asiatiques. Tandis que les cabinets d’avocats internationaux se livrent une bataille juridique sans merci pour le contrôle des gisements, une question lancinante demeure : pourquoi, malgré des réserves estimées à des milliards de dollars, la population locale de Manono vit-elle toujours dans l’obscurité et la précarité ?
Le champ de bataille : Entre l’Australie, l’Europe et l’Empire du Milieu
La confrontation pour le lithium de Manono n’est pas seulement commerciale, elle est hautement politique. D’un côté, les entreprises occidentales, représentées notamment par des intérêts australiens et européens, tentent de sécuriser leurs approvisionnements pour ne pas dépendre entièrement de la Chine dans la fabrication de leurs véhicules électriques. Pour l’Occident, Manono est une question de sécurité stratégique et d’indépendance énergétique.
Face à eux, les entreprises chinoises, déjà solidement implantées dans le secteur du cobalt et du cuivre en RDC, déploient une force de frappe financière colossale. La Chine contrôle déjà une grande partie de la chaîne de transformation des batteries mondiales et voit en Manono la pièce manquante pour asseoir son hégémonie totale sur le marché de la mobilité propre. Cette lutte se traduit par des litiges judiciaires complexes autour des permis d’exploitation, paralysant parfois le projet pendant que les investisseurs se disputent les parts de gâteaux.
Pourquoi le profit échappe-t-il à la population congolaise ?
C’est le paradoxe tragique du secteur minier congolais. Manono possède le lithium, mais ses habitants manquent de tout. Plusieurs facteurs structurels expliquent pourquoi cette matière première peine à se transformer en pain sur la table du Congolais moyen.
L’absence d’une chaîne de transformation locale
Le premier obstacle est la nature même de l’exportation. Jusqu’à présent, la RDC exporte principalement des minerais bruts ou faiblement transformés. La véritable richesse du lithium se crée lors de la fabrication des précurseurs de batteries et des cellules électrochimiques. En l’absence d’usines de transformation à Manono ou même à Lubumbashi, la valeur ajoutée — et donc les emplois qualifiés et les gros bénéfices — s’envole vers les usines de Shenzhen ou d’Europe.
Le gouffre des infrastructures et l’enclavement
Manono est une île de richesse dans un océan de difficultés logistiques. Sans électricité stable et sans voies ferrées modernes, le coût d’exploitation devient prohibitif. Les entreprises investissent des millions dans leur propre logistique plutôt que dans le développement communautaire. La centrale hydroélectrique de Mpiana-Mwanga, qui pourrait électrifier toute la région, attend depuis des années les investissements nécessaires pour sa réhabilitation totale.
La problématique de la gouvernance et de la transparence

Le partage de la rente minière reste une zone d’ombre. Bien que le Code Minier de 2018 prévoie des redevances pour les communautés locales, la traçabilité de ces fonds pose problème. La corruption et les contrats léonins (déséquilibrés) signés par le passé ont souvent favorisé les bénéfices immédiats des entreprises étrangères et de quelques élites, au détriment des investissements structurants pour la population. Le « social » se résume souvent à la construction d’une école ou d’un puits de forage, là où il faudrait des hôpitaux de référence et des universités techniques.
La souveraineté économique : Le défi du gouvernement Suminwa
Pour que la population profite enfin du lithium, un changement de paradigme est impératif. Le gouvernement congolais doit s’affirmer comme un partenaire exigeant et non plus comme un simple spectateur du duel entre l’Occident et l’Asie. Cela passe par :
- L’exigence de la transformation locale : Ne plus autoriser l’exportation du lithium sans une première étape de traitement sur le sol congolais.
- La renégociation des contrats : S’assurer que les parts de l’État dans les coentreprises (Joint-Ventures) ne sont pas diluées par des montages financiers complexes.
- Le renforcement du contenu local : Imposer l’utilisation de sous-traitants congolais pour tous les services non spécialisés afin d’irriguer l’économie nationale.
Manono, le test de la maturité congolaise
Le lithium de Manono est bien plus qu’une ressource minière ; c’est le test de la maturité économique de la RDC. Si le pays laisse les entreprises étrangères se livrer une guerre de pillage sans imposer ses conditions, Manono restera une cicatrice de plus dans l’histoire de l’exploitation du Congo. Mais si la RDC parvient à arbitrer ce duel entre l’Occident et la Chine au profit de son industrialisation, alors le lithium pourra enfin devenir le moteur d’une prospérité partagée pour les générations futures.
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