
Kinshasa, mars 2025. La République démocratique du Congo (RDC) intensifie sa mobilisation diplomatique face à ce qu’elle qualifie d’« agression rwandaise » dans sa région orientale. Lors de la rentrée parlementaire de mars 2025, le président du Sénat congolais a lancé un appel pressant en faveur de la mise en œuvre effective de la Résolution 2773 du Conseil de sécurité de l’ONU, texte adopté à l’unanimité en février dernier
Cette résolution condamne explicitement le soutien du Rwanda à la rébellion du M23 et exige un retrait « immédiat » de ses troupes du territoire congolais
Le Sénat entend ainsi traduire ce succès diplomatique en actions concrètes, dans un contexte de conflit persistant entre Kinshasa et Kigali.
Contexte de l’agression rwandaise
La crise actuelle puise ses racines dans l’histoire tourmentée de la région des Grands Lacs. Après le génocide de 1994 au Rwanda, des milices hutu responsables des massacres (connues plus tard sous le nom de FDLR) se sont réfugiées dans l’est du Zaïre (future RDC), provoquant l’intervention militaire de Kigali et l’embrasement des deux guerres du Congo (1996-2003)
Depuis, les relations entre Kinshasa et Kigali sont entachées d’une profonde méfiance. Le régime rwandais accuse régulièrement la RDC de servir de base arrière aux rebelles hutus des FDLR, tandis que les autorités congolaises reprochent depuis des décennies au Rwanda de soutenir des rébellions sur le sol congolais – un schéma déjà observé lors des conflits précédents et ravivé avec l’émergence du M23
La résurgence du M23 en 2021 a ravivé ces tensions. En novembre 2021, ce groupe rebelle majoritairement tutsi, formé d’anciens mutins de l’armée congolaise, a repris les armes au Nord-Kivu, déclenchant une offensive majeure l’année suivante
Début 2022, les forces rwandaises seraient même intervenues directement en RDC pour appuyer le M23 contre l’armée congolaise (FARDC)
Kinshasa accuse Kigali d’orchestrer cette offensive, tandis que le Rwanda prétend que la RDC collabore avec les FDLR – chaque camp niant soutenir les rebelles de l’autre
Des rapports d’experts de l’ONU ont toutefois confirmé l’implication du Rwanda aux côtés du M23
Fin 2024-début 2025, la situation s’est encore aggravée avec la progression du M23 jusqu’aux abords de Goma, la capitale provinciale du Nord-Kivu, qui a brièvement basculé sous le contrôle des rebelles. Ces combats récents ont fait des dizaines de morts et plus de 400 000 civils déplacés
illustrant la gravité de « l’agression rwandaise » dénoncée par Kinshasa.
Contenu et importance de la Résolution 2773
La Résolution 2773, adoptée le 21 février 2025 par le Conseil de sécurité de l’ONU, constitue une réponse directe à cette escalade. Proposée par la France et approuvée à l’unanimité, elle « condamne fermement » l’offensive du M23 et le soutien apporté par le Rwanda à ce groupe rebelle
Le texte exige la cessation immédiate des hostilités de la part du M23 et le retrait sans condition des forces rwandaises du sol congolais
Il appelle également le Rwanda à cesser tout appui à la rébellion et exhorte le M23 à abandonner les zones occupées, en particulier à se retirer des villes stratégiques de Goma et de Bukavu
Par ailleurs, la résolution demande que toutes les parties s’engagent dans un cessez-le-feu général, tout en soutenant les processus de paix régionaux en cours (les dialogues de Nairobi et de Luanda) afin de parvenir à une solution politique du conflit
Un volet important du texte cible aussi les causes économiques de la guerre : il condamne l’exploitation illégale des minerais dans l’est du Congo et appelle à des mesures de transparence et de traçabilité pour tarir le financement des groupes armés
Cette résolution marque une avancée diplomatique majeure pour la RDC. C’est en effet la première fois que le Conseil de sécurité nomme explicitement le Rwanda comme acteur du conflit et lui intime de retirer ses troupes du territoire congolais
Pour Kinshasa, ce texte consacre la reconnaissance internationale de l’agression dont elle se dit victime et réaffirme le principe de sa souveraineté nationale. Les autorités congolaises saluent donc une victoire symbolique qui isole Kigali sur la scène mondiale. Toutefois, des observateurs soulignent que l’impact de la résolution dépendra de sa mise en œuvre effective. Comme souvent avec les décisions onusiennes, l’absence de mécanismes de contrainte ou de sanctions concrètes risque d’en limiter la portée si la “volonté réelle” de l’appliquer fait défaut
En d’autres termes, sans pression soutenue sur les belligérants – notamment sur Kigali – cette avancée diplomatique pourrait rester lettre morte.
Position du Sénat congolais
Malgré ces limites potentielles, les dirigeants congolais insistent pour traduire la Résolution 2773 en actes sur le terrain. À Kinshasa, le président du Sénat, Modeste Bahati Lukwebo, a exhorté dès l’ouverture de la session parlementaire de mars « la communauté internationale, les Nations unies et toutes les parties impliquées » à prendre des mesures concrètes afin d’assurer l’application intégrale de cette résolution
Il a salué l’adoption unanime du texte comme un progrès significatif, tout en avertissant qu’elle « ne saurait produire d’effets concrets sans une volonté politique ferme et des actions immédiates » de la part de tous
Pour le Sénat, il y a urgence : « les souffrances endurées » par les populations de l’Est, victimes de violences récurrentes, exigent que les engagements internationaux « se traduisent en actes tangibles et rapides »
En clair, l’heure n’est plus aux déclarations d’intention mais à l’exécution sur le terrain, faute de quoi la situation humanitaire et sécuritaire continuera de se détériorer.
Le speaker de la Chambre haute a également souligné que la RDC ne tolérera plus aucune atteinte à sa souveraineté. Bahati Lukwebo s’est félicité que la Résolution 2773 entérine clairement la gravité de la situation dans l’Est du pays, en exigeant le retrait des troupes étrangères et en reconnaissant implicitement l’agression subie
Le Sénat se déclare vigilant quant à l’application de ces mesures, réaffirmant son attachement à l’intégrité territoriale et à la paix durable en RDC
Les élus congolais ont par ailleurs accueilli favorablement les premières pressions exercées sur Kigali : ils citent notamment les condamnations fermes et les sanctions ciblées annoncées par plusieurs pays occidentaux (États-Unis, Belgique, Allemagne, Royaume-Uni) à l’encontre du régime rwandais
Pour Kinshasa, ces réactions internationales vont dans le sens de la Résolution 2773 et doivent s’intensifier tant que ses exigences ne seront pas pleinement satisfaites.
Réactions politiques et diplomatiques
Le gouvernement congolais s’aligne totalement sur la position du Parlement. Le président Félix Tshisekedi et son exécutif – à l’origine de l’offensive diplomatique qui a abouti à la résolution – multiplient les démarches pour qu’elle soit respectée sur le terrain
Kinshasa mise à la fois sur les Nations unies et sur les mécanismes régionaux africains. Lors d’une réunion de la Communauté d’Afrique de l’Est (EAC) à Nairobi le 15 mars, la délégation congolaise a appelé à une réponse coordonnée de la région incluant la mise en œuvre immédiate de la Résolution 2773
La RDC y a réitéré ses exigences : un cessez-le-feu total, le retrait inconditionnel des troupes rwandaises (RDF) et des combattants du M23 de toutes les zones occupées, la réouverture des aéroports de Goma et de Bukavu fermés en raison des combats, ainsi que la création d’un couloir humanitaire pour porter secours aux populations sinistrées
Parallèlement, les pays voisins et les organisations régionales se mobilisent pour apaiser les tensions. Le président angolais João Lourenço, médiateur désigné de l’Union africaine pour ce conflit, a appelé les parties à un nouveau cessez-le-feu entrant en vigueur le 16 mars 2025 à minuit
L’objectif est de créer un climat propice à des pourparlers de paix à Luanda entre le gouvernement congolais et le M23
De son côté, la Communauté de développement d’Afrique australe (SADC) s’implique également : un sommet extraordinaire sur la crise en RDC a été convoqué à la mi-mars afin de coordonner les efforts avec l’EAC et d’envisager un déploiement conjoint pour stabiliser la région
L’Union africaine, elle, soutient la démarche onusienne en appelant au respect de la souveraineté congolaise et à une solution négociée du conflit. Même l’alliance rebelle M23/AFC a dû se déclarer disposée à « prendre acte » de l’appel au cessez-le-feu angolais, signe que la pression diplomatique accrue commence à produire des effets
La communauté internationale au sens large appuie également la RDC dans cette crise. Au Conseil de sécurité, l’adoption de la Résolution 2773 a été unanimement saluée – y compris par des pays traditionnellement proches du Rwanda – témoignage d’un consensus exceptionnel. La France, qui a porté le texte, a insisté sur le « message clair » envoyé à Kigali : il n’y a pas de solution militaire au conflit dans l’est congolais et le Rwanda doit cesser son ingérence et retirer ses troupes
Washington, Bruxelles, Londres ou Berlin ont eux aussi multiplié les appels au calme. Des condamnations fermes et des sanctions ciblées ont été annoncées contre des responsables impliqués dans l’agression, notamment par les États-Unis et l’Union européenne
Au niveau onusien, une réunion spéciale du Conseil de sécurité est programmée le 4 avril prochain à New York pour évaluer l’état de mise en œuvre de la Résolution 2773
Le Secrétaire général de l’ONU a dépêché son émissaire pour la région des Grands Lacs, Huang Xia, en tournée dans les capitales africaines afin de coordonner les efforts diplomatiques avant ce rendez-vous
D’après lui, l’ONU, les organisations sous-régionales et l’Union africaine considèrent que l’application de la Résolution 2773, combinée à la relance des processus de Nairobi et de Luanda, constitue le principal enjeu immédiat pour obtenir une désescalade des tensions sur le terrain
Impact sur la situation sécuritaire en RDC
Si les dispositions de la Résolution 2773 sont appliquées à la lettre, les effets pourraient être déterminants pour la stabilité de l’est du Congo. Le retrait effectif des troupes rwandaises et la fin de leur soutien logistique au M23 affaibliraient considérablement cette rébellion
ouvrant la voie à son démantèlement ou à sa reddition. De même, le cessez-le-feu préconisé permettrait de faire taire les armes après plus d’un an d’affrontements intenses, épargnant des vies civiles et facilitant l’acheminement de l’aide humanitaire aux millions de déplacés internes que compte désormais la région. Un retrait du M23 des villes-clés comme Goma et Bukavu
rétablirait l’autorité de l’État congolais sur ces zones et permettrait la reprise des activités économiques et administratives normales – par exemple, la réouverture des banques et aéroports paralysés par l’occupation rebelle
Enfin, en s’attaquant aux circuits d’exploitation minière illégale qui alimentent les groupes armés, la résolution vise à tarir l’une des principales sources de financement des conflits
Des mesures de traçabilité des minerais et l’engagement des pays de la région à lutter contre le trafic (coltan, or, etc.) pourraient à terme priver les fauteurs de guerre de revenus tout en réduisant les convoitises étrangères sur les ressources congolaises.
En revanche, si cette résolution restait lettre morte, le conflit risquerait de perdurer avec son cortège de conséquences dramatiques. Le M23 et ses soutiens pourraient être enhardis par l’inaction internationale et poursuivre leurs offensives en territoire congolais. Les cycles de violences intercommunautaires et de représailles – déjà alimentés par la prolifération de milices locales et de groupes armés étrangers – continueraient d’entretenir l’insécurité et la crise humanitaire. Des experts préviennent que sans un véritable suivi, la Résolution 2773 ne fera qu’ajouter un document de plus aux archives de l’ONU, sans changer la donne sur le terrain
« Sans une volonté réelle de mise en œuvre et des moyens de pression concrets, [son] efficacité reste limitée », résume à ce propos un politologue congolais
soulignant le besoin de mesures plus contraignantes. En somme, l’application scrupuleuse de la résolution apparaît comme le facteur décisif qui déterminera si l’est de la RDC s’achemine vers l’apaisement – ou vers une nouvelle escalade de violence.
Perspectives et recommandations
Pour parvenir à une résolution durable du conflit, les appels se multiplient en faveur d’une intensification des efforts diplomatiques et d’un suivi rigoureux des engagements pris. L’envoyé spécial de l’ONU pour les Grands Lacs a souligné que la priorité immédiate était la mise en œuvre de la Résolution 2773, combinée à la reprise rapide des négociations de Luanda et de Nairobi
Ces deux processus de paix régionaux – le premier impliquant une médiation directe entre la RDC et le Rwanda, le second un dialogue avec l’ensemble des groupes armés actifs en RDC – sont vus comme complémentaires pour parvenir à un règlement global. Un dialogue direct entre Kinshasa et la rébellion du M23 sous l’égide de l’Angola est d’ailleurs en préparation, Luanda ayant invité les belligérants à se rencontrer à partir du 18 mars
Dans cette perspective, la pression diplomatique sur Kigali doit se maintenir, voire s’accentuer : de nouvelles sanctions internationales ne sont pas exclues si le Rwanda ne change pas de posture. La France, par exemple, s’est dite favorable à la suspension d’un accord de coopération entre l’Union européenne et le Rwanda sur les minerais stratégiques, afin d’accentuer le levier économique
Parallèlement, la MONUSCO (Mission de l’ONU en RDC) et la force conjointe EAC/SADC déjà déployée sur le terrain pourraient jouer un rôle clé pour vérifier le retrait effectif des combattants du M23 et prévenir toute reprise des hostilités.
Au-delà des mesures immédiates, une paix pérenne passera par le traitement des causes profondes du conflit. La sécurisation de la frontière entre la RDC et le Rwanda devra être renforcée pour empêcher toute nouvelle incursion ou tout soutien clandestin à des groupes armés. Kinshasa est appelé à poursuivre les réformes internes pour restaurer l’autorité de l’État dans l’Est du pays, notamment en accélérant le programme de désarmement des milices locales et en luttant contre l’impunité. De son côté, Kigali devra coopérer à la stabilisation régionale en s’abstenant de toute ingérence et en participant de bonne foi aux mécanismes de dialogue. Des initiatives de justice internationale pourraient également voir le jour : des voix au sein du Parlement congolais ont demandé la saisine de la Cour pénale internationale afin que les auteurs de crimes commis dans l’Est de la RDC – qu’ils soient chefs de guerre du M23 ou complices étrangers – répondent de leurs actes
Enfin, l’implication continue des partenaires internationaux, de l’Union africaine et des organisations sous-régionales sera cruciale pour garantir le suivi des accords de paix et éviter un nouvel embrasement. La Résolution 2773 a posé un cadre et envoyé un signal fort ; il appartient désormais à tous les acteurs de transformer cet élan diplomatique en opportunité réelle de paix pour les populations du Kivu.
Sources : Résolution 2773 du Conseil de sécurité de l’ONU (2025)



