
Quand la Rumeur Devient une Crise en Puissance
Dans le marigot politique congolais, les rumeurs ne sont jamais anodines. Elles sont souvent les prémices d’un bras de fer, les signaux faibles d’une tempête qui s’annonce. Depuis plusieurs jours, une rumeur insistante enflamme Kinshasa : des voix, au sein de l’UDPS – le parti présidentiel – réclameraient ouvertement la démission, voire l’éviction pure et simple, de Vital Kamerhe de la présidence de l’Assemblée Nationale. L’homme fort de l’Union pour la Nation Congolaise (UNC), artisan de l’Union sacrée et allié incontournable de Félix Tshisekedi, se retrouverait-il sur la sellette, victime de son propre succès ou d’une jalousie grandissante ?
Cette situation, loin d’être un simple fait divers politique, est un symptôme des tensions latentes au sein de la coalition au pouvoir. Elle révèle les enjeux de succession, les querelles d’influence et la fragilité des équilibres que Félix Tshisekedi s’efforce de maintenir. Alors que la RDC fait face à des défis sécuritaires et économiques colossaux, cette guerre de positionnement au sommet de l’État pourrait-elle fragiliser l’édifice présidentiel ? Plongée au cœur d’une intrigue qui pourrait redessiner les contours de la politique congolaise.
Les Bruits de Couloir : Qui Parle, et Pourquoi ?
La rumeur ne naît jamais de rien. Elle s’alimente de frustrations, d’ambitions et de calculs stratégiques. Dans le cas de Vital Kamerhe, les « bruits de couloir » proviennent principalement de cercles identifiés comme proches ou appartenant à l’UDPS.
- Des « Faucons » de l’UDPS : Il existe au sein du parti présidentiel une aile « dure », composée de cadres historiques et de jeunes loups, qui n’ont jamais totalement digéré la place prépondérante accordée aux alliés de l’Union sacrée, et plus particulièrement à Vital Kamerhe. Pour eux, l’UDPS, en tant que parti du Président, devrait s’accaparer toutes les positions stratégiques, notamment la présidence de l’Assemblée Nationale, poste traditionnellement dévolu au parti majoritaire.
- La Question de la « Majorité Présidentielle » : Techniquement, l’UDPS est la première force parlementaire, mais l’Union sacrée est une coalition hétéroclite. La présidence de l’AN par Kamerhe, dont le parti (UNC) est certes important mais minoritaire par rapport à l’UDPS, est perçue par certains comme une concession trop importante.
- Les Médias et Réseaux Sociaux : Ces rumeurs trouvent un écho favorable et sont amplifiées sur les réseaux sociaux et dans certains médias pro-UDPS, où des « analyses » anonymes ou des tribunes de figures secondaires du parti appellent indirectement à son remplacement, souvent sous couvert d’une « nécessaire cohérence de l’Union sacrée ».
L’existence de ces rumeurs n’est pas une preuve de leur véracité quant à une décision imminente, mais elle est un indicateur de tensions réelles au sein de la coalition.
Vital Kamerhe : Un Parcours Mouvementé, un Poids Politique Incontestable
Pour comprendre l’enjeu de cette demande, il faut rappeler le poids politique de Vital Kamerhe.
- Le « Faiseur de Roi » de 2018 et 2023 : Son ralliement à Félix Tshisekedi en 2018 (accord de Nairobi) a été déterminant pour la victoire de ce dernier. En 2023, son engagement total dans l’Union sacrée et sa capacité à mobiliser des forces politiques ont de nouveau été cruciaux pour la réélection de Tshisekedi.
- Un Animal Politique Expérimenté : Ancien Secrétaire Général de l’UDPS, puis Président de l’Assemblée Nationale sous Joseph Kabila, et enfin Directeur de Cabinet du Président Tshisekedi, Kamerhe est un tacticien hors pair. Il maîtrise les arcanes du pouvoir comme peu d’autres.
- Un Réseau d’Influence Étendu : Son parti, l’UNC, est bien implanté et son charisme personnel lui assure une base électorale non négligeable. Il est un interlocuteur respecté (ou redouté) par la quasi-totalité des acteurs politiques congolais.
- L’Épisode Judiciaire : Son emprisonnement et sa condamnation dans l’affaire du Programme des 100 jours, puis son acquittement en appel, ont paradoxalement renforcé son statut de « martyr » politique aux yeux de ses partisans et l’ont fait revenir plus fort sur la scène.
Bref, Vital Kamerhe n’est pas un allié de second rang que l’on écarte d’un revers de main. Il est une pièce maîtresse de l’échiquier politique congolais, dont le départ pourrait avoir des répercussions sismiques.

Les Raisons Profondes de la Tension : Une Guerre de Succession Latente ?
Derrière la rumeur se cachent des enjeux bien plus profonds que la simple envie d’un poste. Il s’agit d’une véritable guerre de positionnement pour l’après-Tshisekedi, ou du moins pour le contrôle du pouvoir exécutif.
- Le Succès Inquiet de Kamerhe : Sa prestation à la tête de l’Assemblée Nationale est jugée globalement positive. Sa capacité à tenir les débats, à faire voter des lois importantes et à maintenir une certaine discipline parlementaire le positionne comme un leader efficace. C’est précisément ce succès qui inquiète certains au sein de l’UDPS, qui voient en lui un potentiel rival pour 2028, ou du moins un co-pilote dont l’influence grandit trop.
- La Volonté de Monopoliser le Pouvoir : Certains cadres de l’UDPS estiment que le parti doit s’assurer un contrôle total sur les trois institutions clés : la Présidence de la République (Félix Tshisekedi), le gouvernement (avec un Premier Ministre UDPS) et l’Assemblée Nationale. La présence de Kamerhe à l’AN est perçue comme un obstacle à ce monopole.
- La Question de la Primature : Le poste de Premier Ministre, très convoité, est souvent un enjeu de bras de fer. Écarter Kamerhe de l’AN pourrait libérer une position stratégique ou affaiblir ses chances de briguer la Primature à l’avenir, si l’UDPS visait ce poste pour l’un des siens.
- Les Rancœurs et les Ambitions : La politique est aussi affaire de personnes. Des rancœurs datant de son départ de l’UDPS il y a plusieurs années, ou des ambitions personnelles de certains leaders du parti présidentiel qui convoitent sa place, alimentent inévitablement cette tension.
Ces dynamiques sont d’autant plus vives que la scène politique congolaise est intrinsèquement liée aux personnalités et aux alliances individuelles plus qu’aux idéologies partisanes.
Félix Tshisekedi Face au Dilemme : Arbitre ou Complice ?
C’est là que réside la complexité de la situation. Félix Tshisekedi est au centre de l’équation.
- L’Architecte de l’Union Sacrée : C’est lui qui a bâti l’Union sacrée, justement pour dépasser les clivages partisans et s’assurer une majorité confortable. Kamerhe est un de ses piliers. Se séparer de lui sans raison valable fragiliserait toute la coalition et enverrait un signal négatif sur la pérennité de ses alliances.
- L’Impératif de Stabilité : Dans un contexte de guerre à l’Est, de crise économique et de tensions sociales, le Président a besoin de stabilité politique. Une crise majeure au sommet de l’État serait une distraction coûteuse et dangereuse.
- La Gestion des Loyalités : Félix Tshisekedi doit gérer les attentes de sa base partisane (l’UDPS) qui aspire à plus de pouvoir, tout en respectant ses engagements vis-à-vis de ses alliés. C’est un exercice d’équilibriste.
Le Président ne peut pas ignorer les rumeurs sans envoyer un message de faiblesse à sa base, ni céder à toutes les pressions sans affaiblir son leadership et sa capacité à rassembler. Sa position sera celle d’un arbitre qui devra peser le coût et les bénéfices d’une telle décision. Un lâchage de Kamerhe enverrait un signal fort sur la précarité des alliances au sein de l’Union sacrée.
Les Scénarios Possibles : De la Tempête au Calme Apparent
Plusieurs scénarios peuvent se dessiner à court et moyen terme :
- Le Démenti Catégorique (et le calme provisoire) : Le Président ou des figures d’autorité de l’UDPS pourraient publiquement démentir ces rumeurs et réaffirmer leur confiance en Vital Kamerhe. Cela calmerait temporairement les esprits, mais ne résoudrait pas les tensions sous-jacentes.
- Le Compromis en Coulisses : Des négociations discrètes pourraient avoir lieu pour apaiser les frustrations de l’UDPS, peut-être en offrant d’autres postes stratégiques ou en promettant une plus grande visibilité à certains cadres du parti. Kamerhe resterait en poste, mais sous surveillance.
- Le Remplacement (le scénario le plus explosif) : Si les pressions internes devenaient trop fortes ou si un incident majeur servait de prétexte, le scénario du remplacement ne peut être totalement exclu. Ce serait une déflagration politique majeure, entraînant des remous profonds au sein de l’Union sacrée et pouvant avoir des conséquences sur la cohésion parlementaire et gouvernementale.
L’Union Sacrée à l’Épreuve de ses Propres Contradictions
La rumeur autour de la « tête » de Vital Kamerhe n’est pas un simple potin de Kinshasa. Elle est le symptôme criant des contradictions inhérentes à toute coalition large. L’Union sacrée, bâtie sur la nécessité de rassembler pour gouverner, est aujourd’hui confrontée aux ambitions et aux légitimités divergentes de ses composantes.
Vital Kamerhe, par son expérience, son réseau et sa résilience, incarne une force politique qui, si elle est essentielle à la majorité, est aussi perçue comme un contrepoids gênant par certains. La décision de Félix Tshisekedi, s’il devait s’impliquer directement, serait un test majeur de son leadership et de sa capacité à maintenir l’équilibre au sein de son propre camp. Dans une RDC en proie à l’instabilité, la stabilité du pouvoir est un luxe qu’il ne peut se permettre de compromettre. Le sort de Vital Kamerhe est plus qu’un enjeu personnel ; il est le baromètre de la solidité de l’Union sacrée face aux tempêtes qui s’annoncent.




3 réflexions sur “La Chaise Éjectable : L’UDPS Veut-elle la « Tête » de Vital Kamerhe ?”
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