
Un Écho du Passé, une Tempête pour l’Avenir
Il est des lieux qui, dans l’histoire tourmentée de la République Démocratique du Congo, sont chargés de symboles. Pretoria, capitale administrative de l’Afrique du Sud, est de ceux-là. C’est ici, au début des années 2000, que se négocièrent les accords de paix de Sun City, mettant fin à la guerre la plus meurtrière de l’histoire africaine contemporaine. Vingt ans plus tard, l’Afrique du Sud tente de reprendre la main, non plus comme médiateur officiel, mais à travers l’une de ses figures les plus emblématiques : l’ancien président Thabo Mbeki. Une invitation, envoyée par sa fondation à une mosaïque spectaculaire d’acteurs politiques congolais du pouvoir à l’opposition la plus radicale, jusqu’aux chefs de rébellion a mis le feu aux poudres à Kinshasa.
Présentée comme une conférence inédite pour la paix et la sécurité, cette initiative est perçue par le gouvernement du Président Félix Tshisekedi non pas comme une main tendue, mais comme une manœuvre diplomatique hostile, un « piège politique » visant à le court-circuiter. En déclinant sèchement l’invitation, Kinshasa a ouvert une crise de confiance majeure avec un médiateur de l’Union Africaine et a mis en lumière les fractures profondes qui traversent le continent sur la manière de résoudre l’interminable crise congolaise. Au-delà du simple événement, cette « conférence de Pretoria 2.0 » est un puissant révélateur des stratégies, des ambitions et des impasses qui définiront l’avenir du géant africain
Une Invitation qui Ressemble à une Convocation
Tout commence par des lettres à en-tête de la « Thabo Mbeki Foundation ». La liste des destinataires a de quoi donner le vertige et témoigne d’une ambition hors norme. Sont conviés les piliers de l’opposition, Moïse Katumbi et Martin Fayulu, qui contestent toujours la légitimité des dernières élections. L’ancien président Joseph Kabila, reclus dans son silence stratégique depuis 2019, est également invité, réveillant les spéculations sur son éventuel retour. Vital Kamerhe, actuel Président de l’Assemblée Nationale et allié indispensable de Félix Tshisekedi, figure sur la liste, tout comme d’autres figures du pouvoir.
Mais l’invitation la plus explosive est sans doute celle adressée à Corneille Nangaa. L’ancien président de la Commission Électorale, aujourd’hui à la tête de la rébellion de l’Alliance Fleuve Congo (AFC), alliée au M23, est lui aussi convié. En plaçant sur un pied d’égalité des représentants des institutions républicaines et celui qui a pris les armes pour les renverser, la Fondation Mbeki a franchi une ligne rouge politique et symbolique. Pour Kinshasa, le message est clair : il s’agit de forcer un dialogue que le pouvoir refuse, un dialogue où la légitimité du chef de l’État serait mise sur la table au même titre que les revendications d’un chef de guerre.
Cette méthode tranche radicalement avec les canaux diplomatiques traditionnels. Ce n’est pas l’Union Africaine ou la SADC qui convoque, mais une fondation privée. Cette subtilité juridique ne trompe personne. Thabo Mbeki n’agit pas seulement comme un sage à la retraite ; il est le médiateur officiel de l’UA dans la crise entre la RDC et le Rwanda. Son initiative est donc inévitablement interprétée comme un acte posé dans le cadre de sa mission, ce qui rend la démarche d’autant plus problématique pour le gouvernement congolais, qui a déjà publiquement remis en cause sa neutralité.
La Réponse de Kinshasa : Un « Non » Catégorique et Stratégique
La réaction du gouvernement congolais ne s’est pas fait attendre. Par la voix de son porte-parole, Patrick Muyaya, la réponse fut un « non » ferme, qualifiant l’initiative d' »inopportune ». Cette prise de position n’est pas une simple réaction épidermique ; elle relève d’une stratégie mûrement réfléchie, articulée autour de plusieurs axes.
Premièrement, la défense de la souveraineté. Kinshasa estime que la résolution des crises congolaises doit être menée par les Congolais, dans le cadre des institutions nationales. Accepter de se rendre à Pretoria sous l’égide d’une fondation étrangère, pour débattre de la gouvernance du pays avec des chefs de rébellion, serait un aveu de faiblesse et une abdication de souveraineté intolérable. Le message est que la RDC n’est plus ce « no man’s land » politique des années 2000 où son avenir se décidait à l’étranger.
Deuxièmement, le refus de légitimer la rébellion. Pour Félix Tshisekedi, le dialogue ne peut se faire qu’avec le véritable parrain de la crise sécuritaire : le Rwanda. S’asseoir avec Corneille Nangaa ou le M23 reviendrait à valider leur statut d’interlocuteurs politiques, une ligne rouge que le président a fixée depuis le début de la crise. Ce serait, selon la logique du pouvoir, récompenser une nouvelle fois la violence armée, répétant ainsi l’erreur historique de Sun City.
Troisièmement, la méfiance envers le médiateur. La rupture entre Tshisekedi et Mbeki est désormais un secret de polichinelle. Le président congolais reproche à l’ancien dirigeant sud-africain son approche qu’il juge trop conciliante envers le Rwanda, son refus de nommer clairement l’agresseur et sa tendance à mettre sur le même plan les responsabilités de Kinshasa et de Kigali. Cette conférence est perçue comme la confirmation de cette partialité supposée, une tentative de forcer une « solution » qui serait favorable aux thèses rwandaises en diluant la question de l’agression extérieure dans un débat politique interne.
Enfin, la consolidation du front intérieur. En refusant de participer, le pouvoir met ses propres membres, comme Vital Kamerhe, devant leurs responsabilités. Y aller serait considéré comme une trahison. Ce refus permet de resserrer les rangs de la majorité présidentielle face à ce qui est dépeint comme une ingérence extérieure visant à déstabiliser les institutions légitimes du pays.
L’Opposition Face à un Dilemme : Participer ou Boycotter ?
Si la position du pouvoir est claire, celle de l’opposition est beaucoup plus complexe. L’invitation de la Fondation Mbeki place ses leaders face à un dilemme cornélien, révélant les lignes de faille qui la traversent.
Pour une frange de l’opposition, notamment les camps de Moïse Katumbi et Martin Fayulu, cette conférence est une aubaine. Elle leur offre une tribune internationale de premier plan pour plaider leur cause : la contestation des résultats des dernières élections, la dénonciation de la mauvaise gouvernance et la nécessité d’un dialogue pour une transition crédible. Participer leur permet de se positionner comme des acteurs responsables, ouverts à la discussion, contrastant avec un pouvoir perçu comme rigide et fermé. C’est l’occasion de contourner le blocage politique interne et d’internationaliser leur combat pour la « vérité des urnes ».
Cependant, cette participation n’est pas sans risques. En s’asseyant à la même table que Corneille Nangaa, ils s’exposent à l’accusation de collusion avec les ennemis de la République. Le pouvoir ne manquera pas de les dépeindre comme des politiciens prêts à s’allier avec des rebelles pour satisfaire leurs ambitions personnelles, une accusation extrêmement grave dans le contexte patriotique actuel. Ils risquent de s’aliéner une partie de l’opinion publique qui, malgré les critiques contre le gouvernement, reste viscéralement opposée à toute négociation avec les groupes armés soutenus par l’étranger.
Cette situation expose la fragmentation de l’opposition. Entre ceux qui prônent une opposition républicaine intransigeante mais légaliste, et ceux qui pourraient être tentés par une alliance de circonstance avec des forces armées pour renverser la table, la marge est étroite. Le choix de se rendre ou non à Pretoria est donc un test de positionnement stratégique qui pourrait redessiner les contours de l’opposition congolaise dans les mois à venir.
Géopolitique d’un Dialogue : Les Ambitions Sud-Africaines et les Limites de la Diplomatie
Cette initiative ne peut être comprise sans l’inscrire dans un cadre géopolitique plus large. L’Afrique du Sud, puissance continentale historique, voit d’un mauvais œil l’influence grandissante du Rwanda dans la région des Grands Lacs. La relation entre Pretoria et Kigali est complexe, marquée par une rivalité diplomatique et des tensions liées à la présence de dissidents rwandais en Afrique du Sud. En reprenant en main le dossier congolais, Pretoria cherche à réaffirmer son leadership et à contrer l’axe Kigali-Kampala.
De plus, l’Afrique du Sud est un contributeur majeur de la force de la SADC déployée dans l’Est de la RDC pour combattre le M23. L’échec relatif de cette force militaire à changer la donne sur le terrain pousse peut-être Pretoria à explorer une voie politique complémentaire. Le dialogue de la Fondation Mbeki pourrait être vu comme le volet diplomatique de l’intervention militaire de la SADC, une tentative de construire une paix que les armes seules ne parviennent pas à imposer.
Cependant, cette stratégie se heurte à un obstacle majeur : la volonté de l’acteur principal, le gouvernement congolais. Aucune solution de paix durable ne peut être imposée de l’extérieur sans l’adhésion du pouvoir légitime du pays concerné. En choisissant une approche qui aliène Kinshasa, la Fondation Mbeki et, par extension, l’Afrique du Sud, prennent le risque de transformer leur initiative en une simple caisse de résonance pour l’opposition, sans impact réel sur le terrain. Cela pourrait même être contre-productif, en radicalisant les positions et en rendant toute médiation future encore plus difficile.
Le Dialogue Impossible et la Solitude du Congo
Finalement, la conférence de Pretoria, avant même de se tenir, a déjà produit un résultat majeur : elle a clarifié les positions et exposé les impasses. Elle a confirmé la rupture entre le pouvoir congolais et le médiateur de l’UA, actant l’échec de ce canal de négociation. Elle a mis en lumière l’équation insoluble qui consiste à vouloir la paix sans céder sur les principes de souveraineté et de justice.
Pour le Président Tshisekedi, le message envoyé est celui d’une fermeté sans concession : la paix ne se fera pas au prix d’une légitimation de ceux qui attaquent le pays. C’est un pari risqué, qui l’isole de certains cercles diplomatiques africains mais qui le consolide sur le plan intérieur autour d’un discours patriotique. Pour l’opposition, le voyage en Afrique du Sud est un test de sa capacité à influencer le cours des événements depuis l’extérieur, au risque d’être accusée de faire le jeu de l’ennemi.
L’initiative de Thabo Mbeki, née d’une volonté de débloquer une situation enlisée, pourrait paradoxalement aboutir à un blocage encore plus profond. Elle laisse la République Démocratique du Congo face à sa tragique solitude : un pays agressé, contraint de se battre sur le terrain militaire tout en se méfiant des solutions politiques proposées par ceux qui sont censés l’aider. L’écho de Sun City résonne à Pretoria, non pas comme une promesse de paix, mais comme le rappel douloureux que les dialogues conçus sans, ou contre, le cœur du pouvoir congolais, ne sont souvent que le prélude à de nouvelles désillusions.
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1 réflexion sur “L’Offensive de Pretoria : Quand le « Dialogue de la Dernière Chance » pour la RDC Devient un Piège Politique”
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