
Il existe des moments politiques qui dépassent les simples débats institutionnels. Des moments où l’État est obligé de regarder ses propres failles en face. Le passage de Jean-Pierre Lihau devant le Sénat congolais, le 26 mai 2026, appartient précisément à cette catégorie.
Ce jour-là, dans l’hémicycle du Palais du Peuple, le Vice-Premier ministre chargé de la Fonction publique n’est pas venu présenter un simple rapport technique. Il est venu exposer une réalité que des millions de Congolais connaissent déjà dans leur quotidien : l’administration publique congolaise traverse une crise profonde qui menace directement l’efficacité de l’État.
Pendant plusieurs heures, devant des sénateurs attentifs et parfois critiques, Jean-Pierre Lihau a dressé un constat brutal. Agents fictifs, doublons administratifs, salaires déséquilibrés, mécanisation incomplète, gestion manuelle héritée d’un autre siècle, absence de fichiers fiables : le ministre a décrit un appareil administratif affaibli par des décennies de désordre structurel.
Mais derrière ce diagnostic sévère se cache une bataille beaucoup plus importante.
Car la réforme de la Fonction publique engagée aujourd’hui par le gouvernement Tshisekedi dépasse largement les questions administratives. Elle touche directement au contrôle de l’État, à la transparence des finances publiques et à la capacité même du Congo à se moderniser.
Un Sénat sous tension face aux réalités de l’administration congolaise
La séance du Sénat avait été initiée après une question orale avec débat du sénateur Janvier Mwisha Kasiwa. Derrière cette initiative parlementaire, une préoccupation largement partagée dans le pays : pourquoi l’administration congolaise reste-t-elle aussi inefficace malgré les multiples réformes annoncées depuis plusieurs années ?
Dans plusieurs provinces, les citoyens dénoncent régulièrement :
- des lenteurs administratives,
- des retards de paiement,
- des procédures opaques,
- et des dysfonctionnements chroniques.
La Fonction publique congolaise souffre depuis longtemps d’un problème central : l’État lui-même peine parfois à maîtriser ses propres effectifs.
Des milliers d’agents travaillent sans véritable suivi numérique. Certains retraités continuent à percevoir des salaires. D’autres agents apparaissent plusieurs fois dans les fichiers administratifs. À cela s’ajoute le phénomène extrêmement sensible des agents fictifs, devenu l’un des symboles les plus visibles du désordre administratif congolais.
Lorsque Jean-Pierre Lihau prend la parole devant les sénateurs, il sait donc que le sujet dépasse largement la technique bureaucratique. La population attend des réponses concrètes.
Jean-Pierre Lihau choisit un discours de vérité
Dès les premières minutes de son intervention, le ton est donné.
Contrairement à certains responsables politiques qui préfèrent minimiser les problèmes, Jean-Pierre Lihau choisit de reconnaître publiquement la gravité de la situation.
Il parle d’une administration :
- fragmentée,
- vulnérable à la fraude,
- mal organisée,
- et incapable de répondre efficacement aux exigences modernes d’un État de plus de cent millions d’habitants.
Ce choix de communication n’est pas anodin.
En exposant les faiblesses du système, Lihau cherche aussi à légitimer l’ampleur de la réforme qu’il tente de mettre en place.
Son message est clair :
la modernisation administrative n’est plus un luxe. Elle devient une urgence nationale.
La numérisation : arme centrale de la réforme
Au cœur de cette transformation se trouve désormais la digitalisation de la Fonction publique.
Le gouvernement veut progressivement abandonner une administration largement dominée par le papier, les procédures manuelles et les circuits opaques pour construire un système plus moderne et plus traçable.
Jean-Pierre Lihau a expliqué devant le Sénat qu’un fichier unique de référence est actuellement en construction afin d’identifier officiellement chaque agent de l’État.
Cette réforme prévoit notamment :
- l’identification biométrique,
- le suivi numérique des carrières,
- la bancarisation complète des salaires,
- et la centralisation des données administratives.
Pour le gouvernement, la technologie devient désormais un outil stratégique de gouvernance.
L’objectif affiché est double :
moderniser l’administration mais aussi réduire les détournements et les manipulations internes.
Une guerre silencieuse contre les agents fictifs
L’un des points les plus sensibles du débat reste la question des agents fictifs.
Depuis plusieurs années, ce phénomène provoque des pertes financières considérables pour l’État congolais. Dans certains services publics, des individus apparaissent sur les listes de paie sans occuper de véritables fonctions administratives.
Ce système nourrit des réseaux de corruption particulièrement difficiles à démanteler.
La numérisation menace directement ces pratiques.
Avec les nouveaux mécanismes biométriques et les bases de données centralisées, il devient progressivement plus difficile de maintenir des identités fictives dans les systèmes administratifs.
Mais cette lutte crée également des résistances internes.
Car derrière les agents fictifs se cachent parfois des réseaux bénéficiant depuis longtemps du désordre administratif.
C’est pourquoi plusieurs observateurs considèrent que Jean-Pierre Lihau mène aujourd’hui une véritable bataille politique à l’intérieur même de l’appareil d’État.
La réforme touche directement aux équilibres du pouvoir
La réforme administrative n’est pas neutre politiquement.
Contrôler les effectifs publics signifie aussi contrôler :
- les dépenses de l’État,
- les recrutements,
- les carrières,
- et une partie importante des réseaux d’influence administratifs.
Dans un pays aussi vaste que la RDC, où certaines provinces restent encore faiblement connectées numériquement, la centralisation des données administratives représente une transformation majeure.
Chaque fichier numérique réduit progressivement certaines zones d’opacité qui existaient depuis des années.
Et c’est précisément pour cette raison que la réforme devient sensible.
Les sénateurs exigent aussi une justice sociale
Pendant les débats, plusieurs sénateurs ont rappelé que la réforme ne peut pas être uniquement technologique.
Ils ont évoqué :
- les inégalités salariales,
- les provinces défavorisées,
- les enseignants toujours non mécanisés,
- les retraités en difficulté,
- et les agents publics travaillant parfois sans véritable reconnaissance administrative.
Ces interventions montrent que la modernisation de l’administration congolaise touche aussi à une question sociale profonde.
Dans plusieurs régions du pays, des fonctionnaires dénoncent depuis longtemps :
- des retards,
- des écarts de traitement,
- et des conditions de travail difficiles.
Jean-Pierre Lihau a reconnu ces problèmes tout en affirmant qu’une réforme progressive de la grille salariale est en préparation.
Tshisekedi veut moderniser l’image de l’État congolais
La réforme portée par Jean-Pierre Lihau s’inscrit dans une stratégie plus large du président Félix Tshisekedi.
Depuis le début de son mandat, le chef de l’État tente de présenter son pouvoir comme celui de la modernisation :
- numérisation,
- réformes administratives,
- gouvernance numérique,
- transparence financière.
Cette orientation vise aussi les partenaires internationaux.
Kinshasa cherche à convaincre les investisseurs, les institutions financières et les bailleurs internationaux que la RDC avance progressivement vers une gestion publique plus moderne.
Dans ce contexte, la réforme de la Fonction publique devient un symbole politique important.
Une administration moderne pour reconstruire la confiance
Le gouvernement sait que la méfiance entre les citoyens et l’administration reste extrêmement forte.
Pour beaucoup de Congolais, les services publics sont encore associés :
- à la lenteur,
- aux tracasseries,
- aux frais informels,
- et à l’inefficacité.
La réforme portée par Lihau tente donc aussi de reconstruire progressivement la confiance entre l’État et la population.
Si elle réussit, elle pourrait produire plusieurs conséquences importantes :
- amélioration des procédures,
- meilleure gestion des finances publiques,
- réduction des fraudes,
- et accélération des services administratifs.
Mais la route reste encore longue.
Une bataille qui dépasse la Fonction publique
Au fond, ce débat autour de la Fonction publique révèle une question beaucoup plus profonde :
la RDC peut-elle réellement transformer son appareil étatique après des décennies de dysfonctionnements ?
Car sans administration efficace :
- les réformes économiques restent limitées,
- les politiques publiques deviennent inefficaces,
- et l’État perd progressivement sa capacité d’action.
Jean-Pierre Lihau semble avoir compris que la modernisation administrative représente désormais une condition essentielle pour toutes les autres réformes nationales.
Jean-Pierre Lihau ouvre l’un des chantiers les plus sensibles du pouvoir Tshisekedi

Le passage de Jean-Pierre Lihau devant le Sénat a marqué un moment important dans le débat politique congolais.
Au-delà des chiffres et des procédures administratives, cette intervention a mis en lumière l’ampleur du défi auquel fait face l’État congolais.
Numérisation, mécanisation, identification biométrique, lutte contre les agents fictifs : derrière ces termes techniques se cache en réalité une tentative ambitieuse de transformer profondément le fonctionnement de l’administration publique.
Mais cette réforme touche aussi à des intérêts puissants, à des habitudes anciennes et à des réseaux qui profiteront difficilement de la transparence numérique.
La bataille engagée par Jean-Pierre Lihau ne concerne donc pas uniquement la Fonction publique.
Elle concerne la capacité même de la RDC à construire un État moderne, efficace et crédible dans les années à venir.
SOURCES
- Assemblée nationale RDC
- Primature RDC
- Ministère de la Fonction publique RDC
- Radio Okapi
- Actualite.cd
- Mediacongo
- ACP RDC
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